Pourquoi le « me-time » n’est pas un luxe pour les parents
Les fêtes promettent chaleur et convivialité, mais pour de nombreux parents, c’est aussi la période la plus chargée de l’année. Entre le travail, l’école et les listes de cadeaux, ils oublient souvent une chose : eux-mêmes. Pourtant, prendre du temps pour soi n’est pas un luxe superflu, mais une nécessité absolue pour ne pas finir dans ce que les experts appellent un « burn-out parental ».
« On veut tout bien faire – au travail, à la maison, en tant que parent, en tant que partenaire – et avant qu’on s’en rende compte, on est constamment en action », explique Tine Callebaut, psychologue, coach en stress et burn-out chez Unicorn Your Life. Dans sa pratique, elle rencontre chaque jour des parents épuisés par le jonglage avec toutes ces responsabilités. « Ce sont souvent des personnes qui donnent énormément. Des soignants, des donneurs, des perfectionnistes. Mais à un certain moment, il n’y a plus rien à donner. »
Quand l’épuisement s’installe
La psychologue Moïra Mikolajczak, professeure à l’Université catholique de Louvain et chercheuse de renommée internationale sur le burn-out parental, reconnaît ce tableau. Elle décrit le burn-out parental comme « un syndrome d’épuisement qui survient lorsque les parents subissent trop de stress trop longtemps, sans disposer de ressources suffisantes pour se recharger. »
Les premiers signes sont souvent subtils. « Les parents se sentent émotionnellement vidés, comme s’ils fonctionnaient en pilote automatique », explique Moïra. « Ensuite, le plaisir d’être parent disparaît. Le parent fait ce qu’il doit – amener les enfants à l’école, cuisiner, laver – mais sans véritable engagement émotionnel. »
Le contraste avec « avant » est douloureux. « Ils ne se reconnaissent plus. Ils se sentent coupables et honteux de ne plus être le parent qu’ils étaient ou qu’ils voulaient être. » Dans les enquêtes menées en Belgique par Moïra et sa collègue Isabelle Roskam, environ 5 à 7 % des parents remplissent les critères cliniques d’un burn-out parental. Et bien que cela touche plus souvent les femmes (deux tiers), les pères n’y échappent pas. « Ils assument davantage de tâches de soin que les générations précédentes, mais leur éducation ne les a pas préparés à cette fonction. Cela rend parfois la charge plus lourde. »
Le poids invisible
Selon Tine Callebaut, derrière ces chiffres se cache également une réalité sociale. « Aussi égalitaires que nous essayions d’être, beaucoup de « tâches invisibles » – préparer des cadeaux pour les anniversaires, acheter des fournitures pour la maison, organiser une baby-sitter, tenir l’agenda – restent à la charge des mères. Non pas que les pères ne font rien, mais parce que les mères restent souvent les cheffes d’orchestre de la vie familiale. »
Cela entraîne non seulement de la fatigue, mais aussi de l’irritation, ou ce que l’on appelle parfois en ligne le « mom rage ». « Un tempérament court, de l’irritabilité, de la frustration : ce sont souvent les premiers signaux d’alarme », explique Tine. « Votre corps ou vos émotions vous disent en réalité : je suis à bout. »
Le mythe de la parentalité parfaite
Ce qui rend les choses encore plus difficiles, c’est la comparaison constante avec les autres. Les réseaux sociaux regorgent de familles parfaites, de lunch-box saines et de parents qui semblent tout gérer sans effort. « Nous sommes un peu victimes de notre propre évolution », confirme Tine. « Il y a une abondance d’informations via les blogs et les livres. Tout cela est bien intentionné, mais cela peut aussi être paralysant. Les parents se sentent individuellement responsables du bien-être de leur enfant, et ce n’est pas correct. Les enfants ont besoin de connexion, pas de perfection. »
Moïra souligne également le perfectionnisme comme facteur de risque. « Les parents qui ne se permettent pas d’erreurs, qui ont constamment le sentiment de ne pas être à la hauteur, sont plus à risque. Car la parentalité est stressante et personne ne peut la réussir parfaitement. »
Les deux expertes insistent sur le fait que la solution ne repose pas uniquement sur les parents. « La prévention est une responsabilité partagée », explique Tine. « Les employeurs peuvent contribuer en fixant des attentes réalistes, les collègues peuvent se soutenir mutuellement, et les partenaires doivent apprendre à vraiment s’écouter. »
Selon Moïra, la guérison commence par la reconnaissance. « La première étape est d’écouter, sans jugement. Beaucoup de parents vivent dans la culpabilité et la honte. Le simple fait de sentir que quelqu’un comprend ce que vous traversez a déjà un effet thérapeutique. » Ensuite, vient le travail sur mesure : parfois il s’agit du perfectionnisme, parfois du manque de soutien, parfois de l’apprentissage du lâcher-prise, parfois d’autres choses encore.
Se détendre dans la pratique
Mais comment faire pour se détendre ? « Cela commence par de petites choses », insiste Tine. « Il ne faut pas attendre ses prochaines vacances pour se recharger. Créez des micro-moments dans la journée. Buvez votre café en pleine conscience plutôt qu’en scrollant. Laissez les enfants un peu plus longtemps à la garderie pour pouvoir terminer votre travail. Ou prenez une baby-sitter si vous voulez simplement passer une soirée agréable avec votre partenaire ou vos amis. »
Elle plaide pour des soins personnels réalistes. Pas de bien-être mystique, mais du repos pratique. « Nous devons abandonner l’idée que prendre soin de soi doit forcément être grandiose ou parfait. Parfois, c’est simplement ne rien faire. Ou faire une promenade au lieu de courir en voiture de l’école à la maison. » Même de simples ajustements organisationnels aident. « La prévisibilité apporte de la tranquillité. Préparez vos vêtements la veille, faites vos repas à l’avance le week-end, et acceptez que tout ne doive pas être frais tous les jours. Personne ne meurt d’un bon
repas surgelé. »
Un point remarquable que partagent les deux expertes : bien prendre soin de soi, c’est important pour être un bon parent. « Si vous dépassez constamment vos limites, vous montrez à vos enfants que prendre soin de soi doit toujours se faire au détriment de soi-même », explique Tine. « Les enfants apprennent ce qu’est la résilience lorsqu’ils voient que maman ou papa est fatigué, que faire des erreurs fait partie de la vie, et qu’on s’excuse puis on se relève. » Moïra souligne également l’importance de l’exemplarité. « Les parents qui apprennent à poser des limites et à reconnaître leurs émotions aident leurs enfants à faire de même. C’est peut-être le plus bel héritage qu’on puisse leur laisser. »
En fin de compte, le « me-time » ne concerne pas l’égoïsme, mais la connexion avec soi-même et sa famille. « Qui peut respirer un moment devient un parent plus indulgent et plus présent », conclut Tine. ☉