Par Justine Doyen

Estelle Depris: « L’inclusion doit être une pratique quotidienne, pas un slogan »

Militante, créatrice du podcast Sans blanc de rien et autrice d’un ouvrage d’éducation antiraciste, Estelle Depris bouscule les consciences. Avec franchise, elle partage son parcours marqué par les discriminations et sa détermination à transformer la société.

Qu’est-ce qui a été le déclic de votre engagement pour l’inclusion et la justice sociale ?

« Le déclic remonte clairement à l’enfance. Comme beaucoup d’enfants racisés en Belgique, j’ai été confrontée très tôt à des remarques racistes et à des moqueries liées à ma couleur de peau. Je ne comprenais pas pourquoi mon existence provoquait autant de jugements. Ces expériences ont façonné ma conscience : j’ai très vite ressenti un manque de représentation, un manque d’écoute, un manque de justice. À l’âge adulte, ce vécu s’est transformé en réflexion et, surtout, en volonté de trouver des solutions. L’inclusion est devenue pour moi une manière de répondre à ce que j’avais subi, mais aussi à ce que j’observais chez d’autres. »

Avez-vous compris très jeune que ces discriminations dépassaient votre propre histoire ?

« Oui, absolument. Ma mère me parlait souvent de ce qu’elle avait vu autour d’elle en grandissant : le racisme ordinaire, les discriminations. Très vite, j’ai compris que ce n’était pas “mon” problème mais un problème de société. Même sans avoir les mots d’adulte, je percevais déjà que certaines personnes étaient systématiquement renvoyées à leur différence, et que cela se produisait bien au-delà de ma seule expérience. »

Votre parcours scolaire a été marqué par des inégalités. Comment cela vous a-t-il impactée ?

« Profondément. J’ai changé plusieurs fois d’école secondaire et j’ai observé des mécanismes d’exclusion structurels. Dans certains établissements, les élèves d’origine étrangère étaient orientés très tôt vers des filières professionnelles, parfois sans justification valable. Cela m’a fait prendre conscience que les parcours scolaires sont largement influencés par des biais racistes, souvent invisibles pour ceux qui n’y sont pas confrontés. J’ai finalement terminé mes études secondaires en graphisme dans une école d’art, mais mon intérêt pour les questions sociales n’a jamais diminué. L’injustice, les droits LGBTQIA+, l’impact environnemental, les inégalités économiques… Tous ces sujets me passionnaient déjà et nourrissaient mon engagement, bien avant que je mette des mots dessus. »

Comment est né “Sans blanc de rien”, votre podcast à succès ?

« C’est à la base un projet de fin de master en communication. Dans mon école, des tensions liées au racisme avaient éclaté. Avec deux camarades, on a voulu en faire un projet médiatique ambitieux, un outil pédagogique pour la société belge. Très vite, on s’est rendu compte que parler de racisme mettait mal à l’aise la majorité de nos camarades pourtant inscrits dans un master axé sur la justice sociale. Beaucoup niaient le problème ou se sentaient “illégitimes” à en parler. Nous avons donc décidé de renverser le regard : au lieu de parler seulement des discriminations, nous avons exploré la blanchité et les privilèges blancs, ces mécanismes socio-historiques qui permettent à une partie de la population de ne pas se percevoir comme un groupe “racial” alors que les autres le sont constamment. De là est née notre fiction-documentaire en cinq épisodes, mêlant immersion narrative et interventions d’experts. Le projet a rencontré un énorme succès et a ouvert de vraies conversations. »

©Gregory Van Gansen / KompasMedia

« L’antiracisme n’est pas une attaque : c’est une manière de rendre la dignité à tout le monde. »

Votre travail vise aussi à soutenir les personnes racisées. De quelle manière ?

« Je reçois beaucoup de témoignages de jeunes qui vivent du racisme sans réussir à mettre des mots dessus. C’est ce silence, ce manque de vocabulaire qui les fait souffrir. Mon rôle est de leur fournir des clés : sociologiques, historiques, émotionnelles. Je parle franchement, parfois avec des mots qui bousculent, mais toujours avec une volonté pédagogique. Aujourd’hui, j’interviens en universités, en écoles supérieures, dans des associations, des entreprises. Les questions sont souvent les mêmes : “Comment comprendre les privilèges blancs ?”, “Comment accompagner les personnes victimes de racisme ?”, “Comment changer nos pratiques internes ?”. Mon objectif est vraiment d’outiller chacun pour agir et de permettre aux personnes racisées de se sentir vues, entendues, respectées. J’ai d’ailleurs écrit un ouvrage, Mécanique du Privilège Blanc (Binge Audio éditions) afin d’expliquer au plus grand nombre ce qu’est le privilège blanc et comment il se manifeste. »

Quel rôle l’école devrait-elle jouer selon vous ?

« Un rôle absolument crucial. On ne peut pas parler d’égalité des chances si les enseignants ne sont pas formés aux discriminations, qu’elles soient raciales, de genre, d’orientation sexuelle ou liées au handicap. En Belgique, beaucoup de jeunes ignorent encore l’histoire coloniale du pays. Ce manque de connaissance crée un vide qui nourrit l’incompréhension et le déni. L’école est malheureusement un lieu où les inégalités se construisent très tôt, parfois dès la maternelle. Ce n’est pas la faute des enseignants : ils ne sont tout simplement pas assez préparés pour aborder ces enjeux. Pour avancer, il faut accepter de regarder notre histoire en face, non pas pour culpabiliser, mais pour construire une société réellement inclusive et démocratique. »

Le mot “diversité” est partout. Est-ce pour vous un effet de mode ?

« Le terme est ambivalent. Oui, parfois, il sert de façade. Beaucoup veulent plus de diversité mais sans modifier les structures en profondeur. Mais c’est aussi une opportunité : la diversité doit être le point de départ d’une réflexion, pas un vernis. L’enjeu n’est pas de cocher des cases (une personne noire, une personne queer, une personne handicapée) mais de créer des environnements où ces personnes peuvent évoluer, être respectées et exister sans se conformer à des stéréotypes. »

Quelles qualités sont nécessaires pour s’engager dans une démarche antiraciste constructive ?

« Il faut d’abord accepter que nous sommes tous traversés par l’histoire coloniale, les stéréotypes et les biais. Ce n’est pas une faute morale : c’est un fait social. L’important, c’est ce qu’on fait de cette prise de conscience. L’antiracisme commence par l’écoute, l’information, la remise en question. Pas pour culpabiliser, mais pour œuvrer à un monde plus juste. Et surtout, il faut comprendre que l’antiracisme n’est pas une attaque contre les personnes blanches : c’est un combat pour que tout le monde puisse vivre en dignité. »

©Gregory Van Gansen / KompasMedia

« La diversité ne suffit pas : il faut transformer les mentalités et les structures. »

Qu’est-ce qui vous rend la plus fière dans votre parcours ?

« D’être toujours debout. J’ai subi du racisme à l’école, puis du cyberharcèlement massif. Mes comptes ont été supprimés à plusieurs reprises. J’ai perdu des amis, des opportunités, parfois même ma sécurité financière. Et malgré tout, je continue. Je reste droite, digne, déterminée. Ce qui me touche le plus, c’est quand des gens me disent : « Grâce à vous, j’ai pu parler avec ma famille », « Vous avez mis des mots sur ce que je vivais ». C’est ça qui me donne la force de continuer. »

Comment vivez-vous aujourd’hui le fait d’être une figure publique engagée dans un contexte parfois hostile ?

« C’est une position complexe. D’un côté, je suis heureuse que mon travail contribue à ouvrir des conversations nécessaires. Mais de l’autre, être une femme racisée visible dans l’espace public comporte des risques réels. Les attaques, les intimidations, … tout cela pèse lourd. J’ai dû apprendre à me protéger, à poser des limites et à ne plus m’exposer n’importe comment. Malgré ça, je continue parce que je sais que ma voix sert à quelque chose : elle résonne chez des personnes qui n’osaient pas parler ou qui avaient besoin d’entendre que ce qu’elles vivent est réel. C’est cette utilité-là qui me donne la force de rester présente. »

Les attaques en ligne sont parfois extrêmement violentes. Comment vit-on cela ?

« C’est une violence très particulière, parce qu’elle arrive chez vous, sur votre téléphone, à n’importe quelle heure. Ce qui épuise, ce n’est pas seulement l’insulte ponctuelle : c’est la répétition, la persistance, la stratégie d’intimidation. Chaque notification peut devenir une menace potentielle. Les attaques ne visent pas seulement à blesser, mais à faire taire. Et puis il y a une autre forme de violence : l’effacement numérique. Voir son travail supprimé, ses plateformes disparaître suite à des signalements massifs, c’est une manière de me dire : « Tu n’as pas le droit d’exister publiquement. » C’est une forme de censure sociale qui touche beaucoup de personnes noires et racisées en ligne. J’ai fini par obtenir une certification pour limiter ces attaques, mais les traces restent. On apprend à continuer malgré la peur, mais on ne s’habitue jamais vraiment à cette violence. »
Quel regard portez-vous sur la montée des politiques conservatrices, notamment aux États-Unis avec Trump?

« On assiste à un backlash mondial contre les avancées sociales : féminisme, droits LGBTQIA+, antiracisme. C’est inquiétant, mais cela montre aussi notre force collective. Pour la première fois, des luttes différentes avancent ensemble. Et ça effraie ceux qui veulent maintenir l’ordre établi. Je reste optimiste : chaque crise est aussi une occasion de renforcer les solidarités et de réaffirmer les valeurs démocratiques. Si mon engagement existe, c’est grâce à des personnes et des luttes qui me précèdent, et grâce à celles qui agissent aujourd’hui encore, malgré les violences et les obstacles politiques. Rien dans mon parcours ne serait possible sans cette force collective. Mon travail n’est pas seulement le fruit d’un parcours personnel, mais aussi celui d’une histoire partagée. »

Quelle trace aimeriez-vous laisser ?

« Plus qu’un nom, j’aimerais que l’on se souvienne d’un moment : celui où, en 2019, trois jeunes femmes d’origines diverses ont osé parler du privilège blanc à Bruxelles et ont ouvert un nouveau chapitre des conversations sur le racisme. Je ne travaille jamais seule. Je m’inscris dans une lignée de femmes antiracistes qui transmettent, chacune à leur manière. Et je continuerai à contribuer à cette histoire collective. » ☉

©Gregory Van Gansen / KompasMedia

Le saviez-vous ?

Estelle aurait rêvé de pouvoir discuter avec Bell Hooks, la grande théoricienne afro-féministe dont le livre Ne suis-je pas une femme ? a profondément marqué son parcours. Elle aurait également aimé rencontrer Maryse Condé et Toni Morrison, des autrices majeures qui ont éveillé les consciences et nourri son engagement.

décembre 16, 2025
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