Magali Frankl: « Quelle valeur voulez-vous créer, et pour qui ? »
Magali Frankl a construit sa carrière à la croisée des enjeux sociétaux et économiques. Après une première expérience dans le secteur social, elle s’est tournée vers le monde de l’entreprise, avant de devenir directrice générale de The Shift. Aujourd’hui, elle réunit entreprises, pouvoirs publics, institutions de connaissance et organisations de la société civile autour d’une question : comment construire ensemble une économie qui reste dans les limites de ce que peuvent supporter l’humain et la planète?
Qu’est-ce qui vous a amenée chez The Shift?
« J’ai travaillé pendant huit ans dans le secteur social, où j’ai beaucoup appris sur les migrations, la crise des réfugiés et la pauvreté. J’ai ensuite rejoint une entreprise internationale qui souhaitait créer davantage d’impact sociétal. J’ai alors pu transposer ce que j’avais appris dans le secteur social au contexte économique et entrepreneurial. Après huit nouvelles années, j’ai rejoint The Shift, dont je suis aujourd’hui directrice générale depuis près de quatre ans. »
The Shift réunit de nombreux acteurs différents. Pourquoi est-ce, selon vous, indispensable?
« The Shift est le réseau belge pour la durabilité et existe depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, 70 % de nos membres sont des entreprises, grandes ou petites, issues de différents secteurs. Nous comptons également des ONG, des organisations sociales, des institutions académiques et des organisations publiques. Cette diversité est délibérée. Nous ne pourrons réaliser la transition vers une économie durable qu’en collaborant au-delà des secteurs et des acteurs. Nous avons besoin de tout le monde. »
Lorsque vous regardez cette transition aujourd’hui, qu’est-ce qui domine : l’espoir ou l’inquiétude?
« Pour moi, c’est surtout de la tristesse aujourd’hui, mais aussi une profonde indignation face à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous en savons désormais suffisamment. Nous disposons de données scientifiques solides et comprenons comment les crises climatiques, de la biodiversité et de l’énergie sont liées entre elles. Pourtant, nous ne parvenons apparemment pas à avoir une vision d’ensemble. »
Pourquoi pas?
« Je pense qu’il nous manque surtout une volonté politique. En 2015, près de deux cents pays se sont engagés, dans le cadre de l’Accord de Paris, à maintenir le réchauffement de la planète nettement en dessous de 2 degrés et, si possible, à le limiter à 1,5 degré. Aujourd’hui, nous sommes à cette limite. Chaque dixième de degré supplémentaire entraîne davantage d’événements météorologiques extrêmes, de sécheresses et de chaleur. Rien ne sera plus comme avant. C’était peut-être l’été le plus frais du reste de notre vie. »
© Gregory Van GansenLorsque la réglementation change constamment, il devient difficile d’investir.
C’est effectivement triste. Où voyez-vous alors encore des raisons d’espérer?
« Dans le monde de l’entreprise. Chez The Shift, nous voyons des entreprises qui travaillent depuis des années à réduire leurs émissions de CO₂ et à développer des modèles économiques neutres pour le climat. Ces dernières années, nous nous intéressons également de plus en plus aux modèles qui ont un impact positif sur la nature : quel est l’impact négatif d’une entreprise sur la biodiversité et les écosystèmes naturels, et comment pouvons-nous inverser cette tendance ? C’est important, car nous dépendons tous de ces écosystèmes. Un data center ou une centrale nucléaire, par exemple, ne peut pas être refroidi sans eau. Chaque secteur dépend de la capacité de régénération de la planète. Dans le même temps, avec ce que nous produisons et consommons aujourd’hui, nous utilisons plus d’une planète par an. Mais certaines entreprises montrent qu’il est possible de faire autrement. Elles mettent sur le marché des modèles économiques neutres pour le climat et positifs pour la nature. Cela donne de l’espoir. Nous devons maintenant faire en sorte que cela devienne la nouvelle norme. »
Qu’est-ce qui nous freine, selon vous?
« Les pionniers demandent surtout une réglementation cohérente et une visibilité à long terme. Ils investissent déjà dans des modèles économiques circulaires et neutres pour le climat, mais ils ont besoin d’un cadre qui leur permette de développer les modèles compétitifs de demain. Lorsque la réglementation change constamment, il devient difficile d’investir. Nous devons également aller au-delà des solutions individuelles. Aujourd’hui, nous sommes souvent confrontés à un problème et cherchons une solution technologique à celui-ci. Mais lorsqu’on considère le système dans son ensemble, on constate qu’un problème est souvent beaucoup plus profond. Prenons l’énergie. Il faudrait peut-être investir dans des réseaux énergétiques locaux permettant à tout un quartier ou à un village de partager l’énergie. Cela signifie qu’il faut repenser l’infrastructure énergétique dans son ensemble. C’est plus complexe qu’une solution à court terme, mais c’est nécessaire. Nous constatons que de telles solutions systémiques existent déjà. Les villes montrent, par exemple, qu’elles peuvent devenir neutres pour le climat et plus résilientes en misant davantage sur des solutions fondées sur la nature. »
Où en sommes-nous aujourd’hui dans cette transition, selon vous?
« Nous sommes dans une phase de transition. L’ancien système est en train de disparaître, tandis qu’un nouveau système émerge déjà en profondeur. C’est aussi une perspective importante à mes yeux. Je constate beaucoup de peur, surtout chez les jeunes. Au sein de notre réseau également, la frustration est grande, car des personnes militent depuis des années en faveur du changement, alors que les avancées politiques se font attendre. Pourtant, nous devons continuer à regarder l’ensemble du tableau : les choses changent bel et bien. The Shift veut jouer un rôle fédérateur, mais aussi être un guide. Nous voulons montrer quelles voies sont possibles pour aller de l’avant. Plusieurs entreprises en Belgique prouvent déjà qu’il est possible de faire autrement. »
© Gregory Van GansenNous ne pourrons réaliser la transition vers une économie durable qu’en collaborant au-delà des secteurs et des acteurs.
La durabilité et la compétitivité économique ne sont-elles donc pas en contradiction?
« Pas du tout. Nous voyons des dirigeants d’entreprise démontrer que des modèles durables les rendent justement plus compétitifs à long terme. Ils investissent dans une économie résiliente pour l’avenir. La transition énergétique est par exemple une réalité et elle est irréversible. L’énergie solaire et l’énergie éolienne font déjà partie des sources d’énergie les moins coûteuses. Selon moi, la prochaine grande opportunité se situe du côté des écosystèmes naturels et de la biodiversité. Nous avons déjà accompagné une cinquantaine d’entreprises qui étudient leur dépendance aux écosystèmes naturels et cherchent comment créer un impact positif. Elles comprennent que leur avenir en dépend. Les entreprises qui ignorent cette réalité et n’agissent pas aujourd’hui finiront tout simplement par disparaître. »
Quelle question devrait, selon vous, être au cœur de la réflexion des entreprises ?
« Quelle valeur voulez-vous créer, et pour qui ? Il faut alors considérer ses travailleurs, mais aussi les matières premières et les écosystèmes dont on dépend. Il y a également une autre question importante : what is enough? Quelle croissance est suffisante ? Quel niveau de bénéfices est suffisant pour être distribué aux actionnaires ? Nous connaissons des entreprises qui ont fixé une limite supérieure à ce niveau. Elles réinvestissent les bénéfices qui dépassent cette limite dans leur entreprise et dans leurs collaborateurs. Il existe également des modèles de propriété tels que le steward ownership, dans lesquels la mission de l’entreprise est ancrée au même titre que la recherche de profit. Cette mission peut être intégrée dans les statuts et la gouvernance de l’entreprise, afin qu’elle perdure lorsque la direction ou le conseil d’administration change. »
Comment faire participer les citoyens à ce changement?
« Je trouve dangereux de faire peser l’entière responsabilité de la transition sur les citoyens. L’argument selon lequel “les gens ne le veulent pas” ne tient pas compte de la manière dont notre environnement oriente nos choix. Si nous veillons à ce que les solutions durables soient l’option la plus logique, la plus accessible et la plus abordable, les gens les adopteront plus facilement. Cela nécessite plus que de la technologie. Nous avons également besoin d’un changement culturel : d’autres choix dans la manière dont nous nous déplaçons, nous nourrissons et nous habillons. La question n’est donc pas seulement de savoir comment nous adaptons individuellement notre comportement, mais aussi comment nous organisons nos systèmes de manière à rendre les choix durables plus évidents. »
Quel rôle la collaboration joue-t-elle dans cette transition?
« Un rôle crucial. Nous réunissons différents acteurs au sein de réseaux d’apprentissage. Une vingtaine d’acteurs issus de différents secteurs y examinent ensemble des problèmes structurels. Pour rendre une chaîne de valeur plus durable, par exemple, on a besoin non seulement de sa propre entreprise, mais aussi de ses fournisseurs et des consommateurs. L’apprentissage mutuel est extrêmement important. Une entreprise d’un secteur peut avoir une solution dont une autre entreprise pourra s’inspirer. Les pionniers avancent ainsi ensemble. Le dialogue est essentiel, surtout dans une société où la polarisation ne cesse de croître. Lorsque les gens s’assoient autour de la même table et cherchent des solutions structurelles plutôt que de simples rustines, nous pouvons avancer. »
Qu’espérez-vous avoir changé lorsque nous nous reparlerons en 2040?
« Mon plus grand espoir est que nous ayons réussi à préserver notre tissu social, notre démocratie et les droits qui nous unissent. Que nous continuions à partir de la responsabilité de prendre soin de nous-mêmes, les uns des autres et de notre environnement. J’espère également que nous aurons pleinement retrouvé la conscience que nous faisons partie de la nature. Nous nous sommes placés au sommet de la pyramide et avons longtemps agi comme si nous étions indépendants des écosystèmes dont nous dépendons. Nous épuisons non seulement notre planète, mais aussi nous-mêmes. J’espère donc que nous ne continuerons pas à faire aveuglément confiance à la technologie comme solution à tous nos problèmes, mais que nous retrouverons une conscience de notre propre place au sein du système naturel dont nous faisons partie. »







