Par Tara Troch

Nicolas Deruytter: « Le changement s’accompagne toujours de secousses »

Il est ingénieur civil de formation, mais c’est sa passion pour la technologie et les données qui l’a conduit à fonder ML6 et à en faire une référence internationale en matière d’intelligence artificielle et d’innovation éthique.

Dès le début de sa carrière, Nicolas Deruytter a choisi l’entrepreneuriat. En 2012, il fonde ML6 avec la conviction que la technologie doit toujours être compréhensible et concrète. Animé par le désir d’expérimenter en amont des modes, il a guidé son équipe à travers les vagues du cloud, du big data et de l’IA. Aujourd’hui, il travaille avec des clients en Europe et aux États-Unis sur la prochaine étape : la robotique et la superintelligence d’entreprise.

Comment l’IA est-elle arrivée sur votre chemin ?

« J’ai d’abord étudié l’électromécanique, puis l’operations research. C’était surtout de l’optimisation de processus, mais je trouvais plus passionnant de créer de la valeur concrète avec les données et la technologie. Après mes études, je me suis immédiatement lancé comme indépendant. J’ai toujours eu la conviction que chaque technologie peut être comprise, et l’envie d’étonner les gens. Cela nous a permis d’investir plusieurs années avant la mode dans de nouvelles technologies. Ce fut aussi le cas pour l’IA. »

Quelles vagues technologiques avez-vous surfées ?

« En 2012, il y a eu le cloud, ensuite le big data et puis l’IA. En 2015, nous avons misé pleinement sur l’IA quand TensorFlow est sorti : nous pouvions soudain entraîner efficacement des modèles de vision par ordinateur et démontrer une valeur tangible aux entreprises. En 2019 est venue l’IA générative, et aujourd’hui nous travaillons à fond avec les systèmes multi-agents. Les prochaines vagues ? Sans aucun doute la superintelligence et la robotique. »

Vous regardez toujours plusieurs pas en avant.

« Oui. L’IA, par exemple, ouvre sans cesse de nouvelles portes. Chez ML6, nous nous concentrons sur cette innovation constante. Notre valeur réside dans la connaissance et l’expérimentation, afin que nous puissions accélérer nos clients. Nous stimulons aussi la création de spin-offs ou start-ups. Nous avons ainsi déjà aidé six entreprises à démarrer. »

©Jan Locus

L’IA avance-t-elle plus vite que les vagues précédentes ?

« Certainement. Chaque mode avait autrefois un cycle de deux à trois ans avant l’apparition d’applications à grande échelle. Aujourd’hui, nous pouvons construire beaucoup plus rapidement. Cette accélération ne fera que s’amplifier. »

Les entreprises sont-elles prêtes à suivre ce rythme ?

« Cela dépend. Nos clients américains ont davantage d’appétence au risque et des budgets d’innovation plus importants. Les entreprises européennes sont plus prudentes, en partie à cause de la réglementation. Mais ce n’est pas négatif : le RGPD et la législation sur l’IA créent de la confiance. Il faut aborder directement les implications éthiques et humaines. Chez ML6, nous investissons autant dans la sécurité que dans la technologie. Ce bilan nous aide à créer de l’adhésion. »

Quels ont été les tournants pour ML6 ?

« D’abord TensorFlow en 2015. En 2019, les réseaux génératifs : pour la première fois, nous pouvions non seulement analyser mais aussi créer. Plus récemment, les systèmes multi-agents, où plusieurs IA collaborent. Ce qui prenait autrefois des semaines se fait aujourd’hui en grande partie de manière autonome. »

Que comprenez-vous par Agentic AI ?

« Un agent est un système d’IA qui exécute des tâches auparavant réalisées par des humains. Il a accès à des outils, reçoit un objectif et fonctionne de manière autonome. La différence avec l’IA classique réside dans l’autonomie, la proactivité et l’auto-évaluation. Aujourd’hui, les entreprises élaborent des roadmaps pour déployer ces agents. Mais nous évoluons vers des systèmes qui se déplacent eux-mêmes dans l’organisation, repèrent les goulots d’étranglement et proposent des solutions. »

Et après ?

« La superintelligence. Nous la voyons comme une entité intelligente unifiée qui comprend l’ensemble de l’organisation et identifie de manière proactive les problèmes pour les résoudre. Au lieu de simplement assister, nous entrons dans une phase où l’IA saura souvent mieux. Cela exige de grands changements : un ratio humain-agent, des agents syndicaux collaborant avec des agents d’entreprise… Le débat est aussi important que la technologie elle-même. »

©Jan Locus

J’ai toujours eu la conviction que chaque technologie peut être comprise, et l’envie d’étonner les gens.

Cela suscite aussi de la peur…

« Bien sûr. Et ces peurs sont légitimes. Autrefois, j’étais techno-optimiste, aujourd’hui je ne sais plus trop où je me situe. Le changement s’accompagne toujours de secousses. Le travail change fondamentalement : de la saisie de données à la curation, du service client à ‘l’experience manager’, de l’ouvrier au gestionnaire de robots. Cela mènera peut-être à une revalorisation du contact humain, qui deviendra alors un service premium. »

Quels secteurs sont en avance ?

« Comme toujours, l’e-commerce saute dessus en premier, puis le secteur financier. Les cas d’usage populaires sont l’enterprise search, le support client, la communication interne et l’innovation produit. Je crois aussi fortement aux ‘use cases générateurs de revenus’ : transformer votre expertise la plus précieuse en un produit évolutif, utilisable dans le monde entier. »

Un exemple concret d’impact ?

« Pour Actief Interim, nous menons chaque jour plus de mille entretiens de recrutement via des voicebots. Des personnes qui n’auraient autrement jamais eu cette chance sont désormais entendues. C’est une application risquée, car il s’agit d’humains, ce qui nous a obligés à réfléchir avec une extrême rigueur. Mais cela a fonctionné, et le système marche. »

Comment l’Europe se situe-t-elle dans la course technologique ?

« Nous avons des talents solides, un bon écosystème et les bonnes valeurs. Ce qui manque, c’est l’ambition. Beaucoup d’entrepreneurs se concentrent trop sur l’efficacité et trop peu sur la croissance du chiffre d’affaires. Nous devons oser penser plus grand. La première manche – construire un ChatGPT – nous l’avons ratée. Mais la vraie valeur réside dans les applications, et cette course est encore en cours. »

Vous semblez à la fois enthousiaste et inquiet.

« Oui, je crois que l’IA peut créer une immense prospérité. Je m’inquiète davantage du côté humain : la peur, la nervosité, l’absence de cadre clair. Si vous trouvez que ça va vite aujourd’hui : ce sera encore plus rapide demain. Cela demande transparence, accompagnement et règles claires. La technologie, nous pouvons la suivre. Ce sont les gens qu’il faut accompagner. »

LE SAVIEZ-VOUS…

Quelle technologie utilisez-vous le plus volontiers chez vous ?

« Tout ce qui touche à la musique. Haut-parleurs, Spotify, micros et même karaoké. Nous nous sommes déjà beaucoup amusés avec tout ça. »

septembre 25, 2025
par Tara Troch
Article précédent
Article suivant