Au travail, l’âge ne fait plus le digital
Et si le vrai fossé au travail n’était plus générationnel, mais plutôt numérique ? Les équipes se mélangent, mais pas toujours les compétences. À mesure que le digital s’impose partout, une question devient centrale : qui suit vraiment ?

Dans les entreprises, les générations cohabitent comme jamais. C’est logique, « on travaille plus longtemps » et « des générations de plus en plus jeunes commencent à travailler », explique d’emblée Marie-Claire Olyslager, Senior Director chez Robert Half. « Alors oui, l’écart d’âge devient de plus en plus grand dans les équipes, observe-t-elle. Mais ça fonctionne ! » À condition de prendre cette nouvelle donnée comme une force. L’enjeu n’est plus d’uniformiser, mais de composer, dit-elle. « Il ne faut pas avoir peur de la différence d’âge, insiste-t-elle. Il faut regarder les compétences ».
Composer avec les générations
Sur le terrain, les rôles se dessinent vite. Les profils expérimentés apportent « une certaine stabilité », « un certain calme », « une sérénité » – des qualités précieuses dans des environnements sous pression. Les plus jeunes, eux, arrivent avec « une dynamique » et « une façon différente de voir les choses dans le business », souvent plus à l’aise avec les outils numériques.
Mais rien n’est automatique. « Ça ne se fait pas facilement. » Cette complémentarité doit s’organiser, explique l’experte en recrutement. Certaines entreprises mettent en place du mentoring ou du parrainage croisé : « quelqu’un de plus mature peut être accompagné par quelqu’un de plus jeune, et vice versa ». Même logique sur les projets. « Quand on met des gens à travailler ensemble sur un projet commun, ça facilite la collaboration ».
Tout se joue dès le recrutement – là où les biais liés à l’âge restent parfois tenaces… « C’est important de ne pas regarder spécialement l’âge de la personne, mais plutôt ce qu’elle sait faire et ce qu’elle peut apporter à l’entreprise. » Et puis, une autre réalité s’impose : la durée d’engagement. « Un an et demi, deux ans, grand max » pour certains jeunes profils, contre « cinq ans ou plus » pour des profils expérimentés, observe Marie-Claire Olyslager.
Le numérique d’aujourd’hui ne sera pas celui de demainCaroline GeorgeResponsable du programme Justice sociale et pauvreté à la Fondation Roi-Baudouin
Le vrai décalage : le numérique
Au-delà de l’âge, un autre écart s’installe souvent entre les travailleurs, lié cette fois-ci au numérique. « On pense que les jeunes savent tout faire, mais ce n’est pas toujours le cas », nuance Marie-Claire Olyslager. Et à l’inverse, certains profils plus expérimentés « sont capables d’apprendre très rapidement ». Autrement dit, le digital ne suit pas une logique d’âge. « C’est une question d’intérêt. »
Ceux qui s’adaptent avancent, les autres décrochent. Et dans les équipes, ça se voit vite : un collègue qui bloque, un autre qu’on sollicite sans arrêt, des tâches qui traînent, des erreurs… et la tension qui monte. Ce décalage numérique n’est pas toujours « spectaculaire » mais est suffisant pour freiner les travailleurs dans leurs missions et, plus généralement, dans leur carrière.
Et ce constat dépasse largement le monde du travail. Sur le terrain, les acteurs sociaux voient la même mécanique à l’œuvre : « 40 % des Belges restent en situation de vulnérabilité numérique, en raison de faibles compétences numériques ou de non-utilisation d’internet », ressort-il du baromètre de l’Inclusion numérique, sorti en 2024, de la Fondation Roi Baudoin. « Il y a tout qui se digitalise et les gens ne s’en sortent pas », commente Caroline George, responsable du programme Justice sociale et pauvreté à la Fondation Roi-Baudouin.

Le niveau de formation comme facteur principal
Le problème ne se limite pas aux seniors. Le facteur clé, c’est « le niveau d’éducation ». Même chez les plus jeunes, les limites apparaissent vite : à l’aise sur leur téléphone, certains se sentent vite dépassés à l’heure de remplir un formulaire en ligne. Et les conséquences sont très concrètes. « On a vu une diminution du nombre de demandes d’aides lorsque les procédures sont passées en ligne. Non pas parce que les besoins ont diminué, mais parce que c’était devenu plus compliqué. » Et d’ajouter : « Ne pas accéder aux services en ligne compromet l’accès aux droits sociaux. » Et si certains choisissent de se faire aider – par des collègues, des proches, des structures d’accompagnement – d’autres renoncent. Selon le baromètre, « environ 30 % des Belges ont déjà fait appel à l’aide d’un tiers » pour effectuer une démarche en ligne.
D’où l’importance de travailler les compétences numériques dès le plus jeune âge dans le cadre scolaire, plaident Caroline George et sa collègue Eloïse de Villegas. « Si le numérique est utile et souvent très pratique, c’est essentiel de garder d’autres possibilités avec des services physiques. Il existe une vraie demande de contact humain. » Enfin, il est nécessaire de simplifier. « L’inclusiveness by design est très important. »
Autre difficulté majeure : « les compétences ne sont jamais acquises ». Les outils changent, les usages évoluent. « Et à chaque fois, il faut réapprendre ». Face à ça, pas d’alternative : il faut former en continu – parce que « le numérique d’aujourd’hui ne sera pas celui de demain ». Et avec l’IA, tout s’accélère, les repères bougent et les écarts aussi… Phishing, arnaques, deepfakes, désinformation… Difficile de naviguer dans cet environnement numérique devenu si complexe et en perpétuel changement. 28 % des Belges ne possèdent aucune compétence en matière de sécurité en ligne, relève le baromètre. Plus largement, le constat est clair : la digitalisation avance plus vite que la capacité réelle de la majorité des gens à suivre, comprendre et exercer leurs droits. On le voit : ce n’est plus l’âge qui crée les écarts, mais la capacité à suivre. Et aujourd’hui, tout le monde ne suit pas.







