Par Justine Doyen

Kody: «Rire, c’est ma façon d’être curieux du monde»

Entre deux éclats de rire, Kody parle de son parcours avec la même sincérité qu’il met sur scène. L’humoriste belge au grand cœur jongle entre introspection, autodérision et une irrésistible envie de comprendre le monde… en riant, bien sûr.

Vous évoquez souvent vos origines avec tendresse et humour. Quelle place votre famille occupe-t-elle dans l’artiste que vous êtes devenu ?

« La famille, c’est mon carburant, mon ancrage et parfois mon premier public ! (rires) Pourtant, je n’étais pas le plus drôle à la maison. Je regardais mes oncles et mes tantes, j’observais les dynamiques, les gestes, les silences avant d’essayer de les imiter. C’est là que j’ai appris à capter une ambiance, à écouter avant de parler. Faire rire, c’est d’abord être capable d’observer. Mon père, diplomate, était un homme du monde, littéralement. Il m’a transmis la curiosité, le goût de la nuance et du dialogue. Ma mère, plus discrète, m’a donné la force tranquille : celle de continuer même quand c’est difficile. Elle a toujours été mon coach mental, celle qui dit “vas-y, fonce, mais reste toi-même”. Au fond, c’est ce duo qui m’a façonné : la curiosité et la constance. »

Vous vous dites assez réservé, alors que sur scène, vous êtes explosif. C’est une métamorphose ?

« Oui, complètement ! Sur scène, je me permets d’être la version XXL de moi-même. C’est un exutoire, un défouloir. Dans la vie, je suis plutôt calme, réfléchi, presque timide parfois. Mais dès que les projecteurs s’allument, c’est une autre énergie qui prend le dessus. J’aime cette bascule. Un humoriste qui fait rire 24 heures sur 24 serait épuisant ! (rires) Le fait de pouvoir couper, redevenir “normal”, c’est essentiel. Sur scène, je sors tout : la colère, la tendresse, les réflexions, les contradictions. C’est thérapeutique. »

Vos racines belges et congolaises influencent-elles votre regard sur le monde ?

« Évidemment. Grandir entre deux cultures, c’est grandir entre deux rythmes, deux manières de rire, deux façons de penser. Avec un père diplomate, j’ai appris à observer le monde sans juger. Même en restant en Belgique, j’étais déjà un peu partout ailleurs. Cette ouverture m’a appris à écouter avant de comprendre, à chercher le point commun plutôt que la différence. Et puis, j’aime ce mélange. Il nourrit mon humour : rire, c’est une façon d’aller vers l’autre sans jugement. C’est ce que j’essaie de transmettre sur scène. »

Comment trouvez-vous l’équilibre entre les sujets profonds et la légèreté ?

« Je crois que tout est dans la manière. Une blague, c’est comme une partition : il faut le bon rythme, la bonne note. Je parle parfois de sujets lourds (les origines, les stéréotypes, la société) mais j’essaye de toujours le faire avec élégance. L’irrévérence n’exclut pas l’élégance. Je n’ai jamais voulu blesser, choquer ou donner des leçons. Mon but, c’est de dire : “Écoutez, ce n’est peut-être pas facile à entendre, mais on va en rire ensemble.” L’humour, c’est un outil qui peut aider à comprendre certaines réalités. »

Peut-on encore rire de tout aujourd’hui ?

« Oui… mais pas avec tout le monde. (sourire) Ce n’est pas qu’une question de sujet, c’est une question de contexte. On ne rit pas pareil avec des amis qu’avec des inconnus. Ce qui compte, c’est l’intention. Si le rire exclut, il devient cruel. Le rire, c’est un lien, pas une arme. Et puis, tout dépend de qui parle. On ne peut pas s’improviser humoriste sur tout. Quand on ne maîtrise pas un thème, on risque d’être maladroit. Moi, je préfère rire de ce que je connais et inviter les gens à faire pareil. »

« Faire rire, c’est d’abord être capable d’observer. »

Quels humoristes vous ont inspiré au fil des années ?

« Il y en a tellement ! Enfant, à la maison, on regardait des cassettes de Raymond Devos et de Fernand Raynaud. J’étais fasciné par leur précision, leur rythme, cette façon de rendre chaque silence drôle. Et puis, un peu plus tard, j’ai découvert les Américains. George Carlin, Dave Chappelle… ces gars-là m’ont retourné le cerveau ! Ils te font éclater de rire et, dans la seconde qui suit, tu te mets à réfléchir. Ils te bousculent, mais toujours avec intelligence. Il y a aussi Gad Elmaleh. Il a cette élégance, cette fluidité dans le geste et le mot, cette manière d’observer les gens sans jamais les juger. Il m’a prouvé qu’on pouvait faire rire tout en gardant une certaine classe. Et puis, les Frères Taloche, qui m’hypnotisaient par leur sens du rythme, leur tendresse, leur folie douce. Leur humour a quelque chose de réconfortant, d’universel. J’aime les artistes vrais, ceux qui font rire avec le cœur autant qu’avec la tête. »

Vous côtoyez désormais de grands noms, en Belgique comme en France. Comment garder les pieds sur terre ?

« En grimpant les marches une à une. Je fais ce métier depuis plus de quinze ans, et cette lenteur m’a sauvé. (rires) Quand on gravit les échelons petit à petit, on voit d’où on vient. Ce métier, c’est un marathon, pas un sprint. Je ne dis pas que je n’ai jamais douté. Il y a eu des moments de solitude, de frustration, de comparaison. Mais chaque fois, je me disais : “T’es déjà trop loin pour reculer.” Et puis, mes amis, ma famille, me ramènent toujours à la réalité. » 

Vous êtes présent sur les réseaux. Les commentaires, les haters, les bad buzz… comment les vivez-vous ?

« Au début, ça me touchait. On regarde toujours les commentaires négatifs, jamais les positifs ! (rires) Mais avec le temps, j’ai appris à relativiser. Les réseaux, c’est une émotion collective qui s’enflamme vite. Il faut apprendre à ne pas s’y brûler. Aujourd’hui, si un message fait polémique, je me demande d’abord : “Est-ce que j’étais cohérent avec moi-même ?” Si oui, je passe à autre chose. Je ne peux pas plaire à tout le monde, et ce n’est pas grave. Le plus important, c’est de rester sincère. »

Vous êtes aussi papa. Est-ce que cela a changé votre façon de voir votre métier ?

« Ça m’a rendu plus conscient, mais aussi plus libre. Je ne me censure pas, mais je me dis que ma fille verra mes sketchs un jour. Et j’aimerais qu’elle puisse être fière, ou au moins se marrer. (sourire) Elle connait mon métier même si parfois ça l’agace quand des inconnus demandent une photo dans la rue. » 

Vous avez encore des rêves à réaliser ?

« Toujours ! Je viens de tourner une série dans laquelle je joue mon propre rôle, une sorte de fausse autobiographie pleine d’autodérision. Et j’aimerais lancer un festival d’humour belgo-africain à Kinshasa. Faire dialoguer les cultures par le rire, ça me semble essentiel aujourd’hui. Et puis, j’ai envie de cinéma, d’écriture, de projets à l’international. Tant que je peux créer et faire rire, je suis heureux. Je veux rester un artiste prometteur le plus longtemps possible. C’est ma manière à moi de rester curieux, d’éviter la routine, de garder la flamme intacte. Le jour où je me croirai arrivé, ce sera la fin de la surprise. »

Si vous pouviez parler au Kody de vos débuts, qu’aimeriez-vous lui dire ?

« Je lui dirais de commencer plus tôt ! (rires) De foncer, même quand la route semble floue. À mes débuts, j’étais hésitant, perfectionniste, toujours à me demander si c’était le bon moment. Il n’y a jamais de bon moment. Il faut juste oser, parce que le trac et le doute font partie du voyage. Je lui dirais aussi de savourer chaque étape, même les galères. Parce que ce sont elles qui t’apprennent le plus. Et surtout, je lui glisserais : “Continue de croire que tu n’es pas encore arrivé.” C’est ce qui me pousse encore aujourd’hui. »

Quel conseil aimeriez-vous donner aux jeunes humoristes (et aux moins jeunes) qui désirent se lancer ?

« De ne pas attendre que tout soit parfait. Montez sur scène, partagez, essayez, ratez, recommencez. L’humour, c’est du travail, de la patience, et beaucoup d’amour. Et surtout, amusez-vous. Si vous ne prenez pas de plaisir, le public le sentira. Le rire, c’est une énergie, un échange. Et cette énergie, elle commence toujours par un sourire. »

« Ce métier, c’est un marathon, pas un sprint. »

Et si demain tout s’arrêtait ?

« Franchement ? Je serais heureux. Il y a une époque où cette idée m’aurait fait peur, où j’aurais cru qu’il fallait toujours courir après le prochain projet, le prochain rire, la prochaine scène. Aujourd’hui, je vois les choses différemment. Ce métier, c’est un cadeau, mais aussi une aventure fragile. Rien n’est jamais acquis. J’ai eu la chance de vivre des moments incroyables : rencontrer Belmondo, tourner dans des films, partager des plateaux avec des gens que j’admirais depuis toujours. Jouer à Kinshasa, à Paris, tourner des films et documentaires aux États-Unis,… Ce sont des souvenirs qui ne s’effacent pas. Alors si tout s’arrêtait demain, je crois que je continuerais à créer autrement. Peut-être à produire, à écrire, à réaliser. Parce que raconter des histoires, ça ne s’arrête jamais. Mais je ne chercherais pas à reproduire le passé. Ce que j’ai vécu, je le garde comme une série de moments uniques, sincères, souvent drôles, parfois fous, mais toujours vrais. Si demain tout s’arrête, au moins, je me serai bien marré ! (rires) » ☉

Saviez-vous ?

Lors de son tout premier rôle au cinéma, dans Le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael, Kody devait apparaître dans une piscine. « La scène, une petite scène, que me proposait le réalisateur, c’était de me retrouver au milieu d’une piscine. Il se trouve qu’à cette époque, je ne savais pas nager mais je ne l’avais pas dit. Donc j’ai pris des cours de natation, et au bout, je crois, du troisième ou du quatrième cours, le scénario a changé. Ce n’était plus du tout au bord de la piscine, c’était dans une boîte de nuit. Du coup, si un réalisateur cherche un acteur noir qui sait nager, qu’il m’appelle ! »

novembre 20, 2025
par Justine Doyen
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