Par Justine Doyen

Essyla: « Si ça te fait vibrer, ça vaut la peine de continuer. »

Après son incroyable parcours à l’Eurovision, Essyla se confie sans tabou : la musique, les réalités du métier d’artiste et la personne qu’elle est au-delà de la scène. Une rencontre sincère, entre émotions, doutes et passion.

Qu’est-ce que vous retenez aujourd’hui de cette aventure Eurovision ?

« Quand on me parle de l’Eurovision, j’ai encore du mal à ne pas pleurer. Je pense que c’est parce que ça représentait énormément de choses dans ma vie d’artiste. J’ai toujours regardé l’Eurovision quand j’étais plus jeune, donc forcément, quand tu te retrouves un jour sur cette scène-là, ça paraît presque irréel. Je sais que certains artistes ne rêvent pas spécialement de faire l’Eurovision, mais pour moi, c’était vraiment un Graal. C’est un des concours de chant les plus regardés au monde. Quand tu es passionnée de musique et que tu aimes cet univers-là, tu sais à quel point c’est symbolique. Mais ce que je retiens surtout, au-delà de la scène et de l’exposition, c’est l’aventure humaine. J’ai été entourée d’une équipe incroyable. Les premiers mois de préparation en Belgique étaient parfois plus compliqués parce qu’on était dans le stress, dans la création du show, dans les répétitions… Puis une fois sur place, tout a changé. On est devenus une vraie famille. On a énormément ri, énormément travaillé aussi, mais surtout on a vécu quelque chose de très fort humainement. »

Il y avait beaucoup d’attentes autour de votre participation. Comment avez-vous vécu la pression ?

« Honnêtement, je ne suis pas quelqu’un de très compétitif. Je n’arrive jamais dans un concours ou dans une émission avec cette envie de “gagner à tout prix”. Ça n’a jamais été mon moteur, notamment parce que je doute énormément de moi. La seule vraie pression que je me mettais, c’était de réussir à passer cette demi-finale pour remercier mon équipe. Je voulais tellement que tous les gens qui avaient travaillé pendant des mois autour du projet aient cette récompense-là. C’était presque plus important pour moi que le classement lui-même. Et puis il faut être honnête : on savait qu’on arrivait dans une demi-finale extrêmement compliquée. Il y avait de gros favoris, des pays très attendus. Donc on savait que ça allait être difficile. Après, l’Eurovision, c’est aussi quelque chose de très particulier avec les alliances entre pays, les habitudes de vote… La Belgique n’est pas forcément avantagée de ce côté-là. Donc finalement, quand on a réussi à passer cette étape, c’était déjà une énorme victoire pour nous. »

Vous sentez un avant et un après Eurovision dans votre quotidien ?

« Oui, énormément, mais surtout humainement. L’Eurovision m’a fait grandir à une vitesse folle. Je pense sincèrement que c’est le plus beau cadeau que cette expérience m’a offert.
Évidemment, professionnellement aussi, il y a des choses qui bougent. On prépare plein de nouveaux projets, de nouveaux concerts, la suite de l’aventure… Mais ce qui a le plus changé, c’est moi intérieurement. Je pense que ça m’a obligée à prendre confiance dans certaines choses, à accepter davantage ma place, même si je reste quelqu’un qui doute énormément. Ça m’a aussi appris à gérer la pression, l’exposition, les attentes des autres. Après, le milieu artistique reste très instable. On peut vivre des moments incroyables puis redescendre très vite. Donc j’essaie de profiter de tout ce qui arrive maintenant, de toutes les opportunités, sans oublier que dans ce métier, rien n’est jamais totalement acquis. »

Comment est née la chanson que vous avez interprétée à l’Eurovision ?

« C’est vraiment mon bébé, avec Nicolas Davel, mon producteur. On a écrit cette chanson dans un contexte complètement improbable pendant un camp organisé par la Sabam. Le principe, c’était qu’on devait composer une chanson en groupe en seulement quelques heures. Et ce jour-là, on s’est retrouvés ensemble avec Nico, alors qu’on ne s’était plus vraiment vus depuis longtemps parce que j’étais partie tourner avec mon premier EP. Il me connaît depuis mes quinze ans, donc il connaît très bien ma manière de fonctionner. Il m’a simplement demandé ce que j’avais envie de faire à ce moment-là de ma vie. Je lui ai répondu que j’avais envie de quelque chose de plus mature, de plus féminin, un peu différent de ce que j’avais fait jusque-là. Et la chanson est née quasiment naturellement. Le plus fou, c’est qu’elle n’était même pas censée sortir. On l’a créée presque “pour voir”, sans imaginer qu’elle aurait cette trajectoire-là. Aujourd’hui, c’est devenu la chanson la plus importante de ma carrière. »

Vous dites que ce morceau est particulièrement difficile à interpréter…

« Oui, c’est probablement la chanson la plus compliquée de tout mon répertoire. J’ai une manière de chanter très spécifique, avec beaucoup de puissance vocale, et cette chanson me demande constamment de passer d’une voix très forte à quelque chose de beaucoup plus fin et fragile. Et comme elle n’était pas pensée au départ pour être performée dans un contexte aussi exigeant que l’Eurovision, ça a été un énorme travail d’adaptation. On a dû modifier plein de choses jusqu’aux dernières répétitions parce que l’Eurovision impose énormément de règles techniques. Donc il y a eu beaucoup de stress jusqu’au bout. Encore aujourd’hui, chaque fois que je la chante, ça reste un vrai défi. »

« Je continue à galérer comme énormément d’artistes. »

Pourquoi avoir choisi de chanter en anglais ?

« J’ai toujours écrit en anglais. C’est vraiment la langue dans laquelle je me sens naturellement à l’aise musicalement. J’aime le rythme, la manière dont ça sonne, le groove que ça apporte. Le français est une langue que je respecte énormément. J’ai fait des études de lettres et j’adore la poésie du français. Mais justement, je l’admire tellement que j’ai parfois l’impression de ne pas être encore à la hauteur pour écrire ce que j’aimerais écrire. Quand j’écoute des artistes comme Charles Aznavour, je me dis que la chanson française porte quelque chose de très fort émotionnellement et littérairement. Et je ne veux pas écrire en français juste “pour écrire en français”. Donc j’y viens petit à petit, mais sans me forcer. »

Comment gardez-vous les pieds sur terre malgré toute cette exposition ?

« En réalité, ma vie est restée très normale. Je vis toujours chez mes parents, je n’ai pas une stabilité financière énorme, je continue à galérer comme énormément d’artistes. Et puis ça ne fait tout simplement pas partie de ma personnalité de “prendre la grosse tête”. Je suis quelqu’un qui doute énormément et qui a besoin de son entourage. Je pense aussi que notre délégation avait quelque chose de très belge dans la manière d’être : on était simples, accessibles, toujours dans l’humour. Et je crois que les gens ont beaucoup aimé ça sur place. »

Vous avez pris à plusieurs reprises la parole sur la précarité du métier d’artiste…

« Oui, parce que je trouve qu’on ne parle pas assez de la réalité du métier. Beaucoup de gens pensent encore qu’être artiste, c’est simplement “faire des chansons” ou “s’amuser en studio”. Mais derrière, il y a énormément de travail, énormément de sacrifices et énormément d’instabilité financière. Moi, j’ai toujours travaillé à côté de la musique. J’ai bossé dans des magasins, dans des cabinets dentaires… Je n’ai jamais arrêté de travailler. Et aujourd’hui encore, chaque projet coûte énormément d’argent. On demande aux artistes d’être ultra qualitatifs, de proposer des shows, des visuels, du contenu permanent… mais avec des moyens souvent très limités. Et ça, les gens ne le voient pas forcément. »

Quel est le lien entre Alice et Essyla ?

« J’ai créé Essyla pour donner à Alice le courage qu’elle n’avait pas. Alice est quelqu’un qui doute énormément, qui peut être très gênée, très mal à l’aise, qui a parfois peur d’être vue ou entendue. Essyla, c’est celle qui me prend par la main et qui me dit : “Maintenant, tu y vas.” Quand je monte sur scène, c’est presque une autre partie de moi qui prend le relais. Mais aujourd’hui, je pense que les deux commencent à se rejoindre de plus en plus. Je cache moins certaines facettes de ma personnalité. J’assume davantage ma dualité, mes contradictions, mes émotions. Et je pense que c’est exactement ce qu’on retrouvera dans mes prochains projets. »

« Quand je monte sur scène, c’est une autre partie de moi qui prend le relais. »

Quels sont les artistes qui vous inspirent?

« Des artistes qui sont immenses par leur talent, mais qui restent profondément simples dans leur manière d’être. Par exemple, Céline Dion m’inspire énormément. C’est une légende, quelqu’un avec une voix incroyable, une carrière immense… et pourtant, quand on l’écoute parler, il y a quelque chose de très humain, de très accessible chez elle. Pareil pour Jessie J. Je l’ai vue en concert récemment et j’ai été marquée par sa manière de parler avec le public, sans filtre, avec énormément de sincérité. Ce sont des artistes qui me rappellent aussi quelque chose d’important : il ne faut pas courir après la validation des autres en permanence. Je pense que beaucoup d’artistes ont ce besoin d’être aimés, regardés, validés. Monter sur scène, c’est aussi chercher ça quelque part. Et voir des artistes qui ont réussi à dépasser cette quête-là tout en restant profondément vrais, ça me touche énormément. »

Où vous voyez-vous dans 10 ans ?

« J’espère simplement continuer à faire de la musique. L’Eurovision m’a montré énormément de choses, mais ça m’a aussi fait prendre conscience de la fragilité du métier. J’aimerais un jour trouver une vraie stabilité, financière et personnelle. Mais surtout, je veux pouvoir continuer à vivre de ce que j’aime : la musique. »

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut se lancer dans la musique ?

« Je lui dirais de ne pas abandonner. Ce métier demande énormément de concessions. J’ai trente ans et je vis encore chez ma mère. Mais si c’est ce qui te fait vibrer profondément, alors ça vaut la peine de continuer. »

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Le saviez-vous ?

Avant de monter sur scène, Essyla a un petit rituel très précis : elle regarde des performances d’artistes qui l’inspirent profondément, notamment Jessie J ou Prince. Avant sa prestation à l’Eurovision, elle regardait régulièrement Thunder de Jessie J. « Ça me donnait de la force. Je regardais cette présence scénique incroyable en me disant : “Allez, prends un peu de cette énergie avec toi.” » Et parfois, avoue-t-elle avec humour, le rituel passe aussi par … un petit verre de coca zéro avant de monter sur scène.

Prochains concert d’Essyla :
10 octobre 2026 au Reflektor à Liège
19 octobre 2026 au Botanique à Bruxelles

juin 25, 2026
par Justine Doyen
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