Vivre au rythme du soleil
2025 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée, sans que cela ne semble encore vraiment exceptionnel. Partout en Europe, les vagues de chaleur s’accumulent, plus longues et plus intenses qu’auparavant. Ce qui relevait autrefois de l’extrême devient progressivement la norme. La fraîcheur n’est donc plus une question d’esthétique, mais un besoin.
La chaleur nous oblige à vivre autrement : plus lentement, plus intelligemment et davantage en harmonie avec notre corps et notre environnement. Le Dr Gil Bourgois, docteur en physiologie de l’effort et thermophysiologie au sein du Département des sciences du mouvement et du sport de l’UGent, étudie la manière dont notre organisme réagit à la chaleur. Sa conclusion est claire : la chaleur n’est plus une exception, mais une nouvelle réalité, et ceux qui ne s’adaptent pas en ressentiront
les effets.
Un corps sous pression
Dans ses recherches, Bourgois observe de plus en plus clairement les conséquences du réchauffement climatique. « En Belgique, nous connaissons désormais presque chaque année au moins une vague de chaleur », explique-t-il. « Et non seulement ces périodes durent plus longtemps, mais les extrêmes deviennent également plus extrêmes. » Ce qui semblait inimaginable il y a quelques années est aujourd’hui une réalité récurrente : des températures atteignant 40 degrés Celsius sont mesurées dans certaines villes belges.
Pour le corps humain, et particulièrement pour les groupes vulnérables, cela entraîne des risques importants. « La chaleur exerce une pression énorme sur le système cardiovasculaire : le cœur doit travailler davantage pour envoyer le sang vers la peau afin qu’il puisse se refroidir. Chez les personnes âgées ou souffrant de maladies chroniques, cette fonction est souvent moins efficace, ce qui augmente le risque de problèmes de santé liés à la chaleur. » Les reins, essentiels à la régulation hydrique, sont eux aussi mis à rude épreuve et fonctionnent moins efficacement lorsqu’il fait chaud, surtout en présence d’une maladie chronique.
Bourgois souligne également un paradoxe frappant : pour mieux supporter la chaleur, il faut y être exposé. « Nous constatons que beaucoup de personnes se tournent immédiatement vers la climatisation, ce qui empêche le corps de réellement s’adapter. Le passage d’un espace climatisé à l’extérieur devient alors encore plus brutal. » Résultat : nous devenons de plus en plus sensibles à la chaleur précisément parce que nous essayons constamment de l’éviter.
Dans les pays où les étés chauds sont la norme depuis des décennies, les habitants ont adapté leur rythme de vie. Ce phénomène commence aussi à apparaître chez nous. L’UGent, par exemple, instaure lors de fortes chaleurs un horaire d’été permettant aux collaborateurs de commencer plus tôt afin d’éviter les heures les plus chaudes. Pour Bourgois, ce n’est pas seulement logique, c’est indispensable. « Nous ne devons pas nous attendre à pouvoir fournir les mêmes efforts physiques et cognitifs aux heures les plus chaudes de la journée. Ceux qui font du sport, travaillent ou restent longtemps à l’extérieur devront s’adapter et déplacer leurs activités vers les moments plus frais. Ce n’est pas dramatique : c’est simplement vivre au rythme du soleil. »
Cela ne signifie pas que chaque été devra désormais ressembler à une culture de la sieste, mais plutôt qu’un mode de vie flexible ne sera plus un luxe. Les promenades en soirée, les horaires de travail plus matinaux et les moments de repos pendant les pics de chaleur feront progressivement partie de notre routine quotidienne.
« Nous devenons plus sensibles à la chaleur précisément à cause de nos tentatives pour l’éviter »
Le vêtement comme stratégie de fraîcheur
Au-delà du rythme de vie, les vêtements jouent un rôle essentiel dans notre perception de la chaleur. L’essor des « vêtements rafraîchissants » n’est pas un hasard. Bourgois souligne que le choix des couleurs y joue un rôle majeur : les couleurs claires réfléchissent le rayonnement solaire, tandis que les tissus foncés absorbent la chaleur. Un phénomène comparable à celui des villes qui se réchauffent plus vite à cause de l’asphalte et du béton (effet d’îlot de chaleur urbain).
Les matières font également une grande différence. Le lin, léger et respirant, permet à l’air de circuler le long de la peau et offre ainsi une forme naturelle de rafraîchissement. Les coupes amples favorisent l’évaporation de la transpiration, condition essentielle au refroidissement du corps. Le coton semble confortable, mais absorbe parfois trop bien l’humidité, empêchant alors la transpiration de s’évaporer correctement et limitant ainsi l’effet rafraîchissant. Les textiles techniques de sport peuvent aider en répartissant l’humidité sur une plus grande surface. Bourgois met toutefois en garde contre les promesses marketing : toutes les « cooling technologies » ne tiennent pas réellement leurs promesses.
Habiter avec la chaleur
Dans nos habitations aussi, l’idée fait son chemin que rafraîchir ne signifie pas « sur-refroidir ». Les climatiseurs gagnent en popularité, mais leur coût écologique est élevé : lors des vagues de chaleur, la demande énergétique augmente jusqu’à quatorze pour cent, principalement pour assurer le refroidissement des bâtiments. Bourgois plaide donc pour un « refroidissement intelligent » : viser 25 degrés plutôt que 18, éventuellement complétés par des ventilateurs qui abaissent la température ressentie.
Le refroidissement passif reste également essentiel. Il est préférable d’ouvrir les fenêtres la nuit, lorsque l’air extérieur est plus frais. En journée, elles doivent rester fermées, avec des protections solaires sur les façades les plus exposées. Lors d’une rénovation ou d’une nouvelle construction, l’orientation du logement devient plus importante que jamais : une pièce de vie orientée au sud apporte de la lumière, mais devient aussi l’endroit le plus chaud de la maison. La direction du vent joue elle aussi un rôle important : une fenêtre ouverte n’a d’effet que si l’air peut réellement circuler. Les villes évoluent également dans cette direction : « Les infrastructures vertes (arbres) et bleues (rivières et canaux) doivent être intégrées à l’urbanisme comme formes naturelles de rafraîchissement », explique-t-il.
La question n’est plus de savoir si nous allons nous adapter, mais à quelle vitesse. Selon Bourgois, nous devons agir simultanément sur trois fronts : permettre au corps de s’adapter, ajuster notre mode de vie aux journées chaudes et repenser nos espaces de vie. « Il ne s’agit pas de vivre tout l’été sous les tropiques », conclut-il, « mais d’apprendre à gérer la chaleur avec flexibilité afin de rester en bonne santé dans un climat qui change visiblement. »
Le « heat hacking » devient ainsi bien plus qu’une tendance. Il s’agit d’un véritable changement de mentalité : ne plus lutter contre la chaleur, mais comprendre son fonctionnement et apprendre à vivre avec elle. Dans une Europe qui se réchauffe chaque année davantage, cette capacité d’adaptation devient une compétence essentielle.•••