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« Vivre dans un monde en perpétuel bouleversement »

septembre 25, 2025
par Lieven Desmet

Les droits de douane américains, les cyberattaques imminentes, une réglementation européenne toujours plus stricte : entreprendre en 2025 revient de plus en plus à anticiper les risques. Comment les entreprises peuvent-elles utiliser l’agilité comme levier de gestion des risques ?

« Là où les grands chocs survenaient autrefois tous les dix à quinze ans, nous sommes aujourd’hui confrontés à des crises successives à un rythme bien plus soutenu », explique Peter Gazelle, directeur général de GraydonCreditsafe. « Tout est interconnecté. Cette interdépendance présente des avantages – tels que l’intégration économique et la collaboration – mais elle rend aussi les entreprises plus vulnérables. » Il évoque l’impact global de perturbations apparemment lointaines : « Un incident mineur à l’autre bout du monde peut avoir des répercussions mondiales : un porte-conteneurs qui bloque le commerce international, une flambée de l’inflation, la guerre en Ukraine, des tensions géopolitiques, sans oublier des dirigeants imprévisibles comme Trump. »

Une vision à long terme

Selon Gazelle, de nombreux modèles d’entreprise reposent encore sur des principes de stabilité et de prévisibilité. « Or, le monde est devenu par essence imprévisible. Les entreprises doivent donc réapprendre à penser. Non plus en partant de l’illusion du contrôle, mais en intégrant que l’agilité est devenue essentielle. » Cette résilience, dit-il, repose à la fois sur des réserves financières et sur la capacité mentale des entrepreneurs à encaisser les chocs. « Aujourd’hui, il faut une vision à long terme, mais traduite en lignes d’action courtes et
agiles. »

La pandémie de Covid-19 a par ailleurs démontré les limites du modèle de production just-in-time. De nombreuses entreprises ont dès lors choisi d’augmenter leurs stocks ou de rapprocher leur production. Néanmoins, pour Gazelle, l’interconnexion mondiale reste cruciale : « Le commerce est la meilleure forme d’aide au développement. Offrir des opportunités dans leur pays aux populations permet aussi de réduire les flux migratoires. L’interdépendance n’est donc pas le problème – elle fait partie de la solution. Mais il faut pouvoir jouer à armes égales. »

Et c’est justement là que le bât blesse en Europe, constate-t-il. « Nous nous imposons des règles strictes : RGPD, obligations ESG, procédures d’autorisation qui peuvent prendre des années… Cela complique la compétitivité des entreprises européennes. Or, ce dont les entrepreneurs ont besoin aujourd’hui, c’est de flexibilité pour pouvoir survivre. »

 

Les choses évoluent tellement vite qu’il devient difficile pour les entrepreneurs de savoir ce qui les attend.

• Peter Gazelle. Conseiller économique chez UNIZO

Gestion des risques

Robin Deman, conseiller économique chez UNIZO, observe que la confiance des entrepreneurs est en berne depuis un certain temps. « Les changements sont tellement nombreux qu’il est parfois difficile pour les entrepreneurs de prévoir ce qui les attend. Cette incertitude permanente, combinée au mécontentement face à la situation économique globale, explique en grande partie leur inquiétude. » Il fait référence au Global Risks Report du Forum Économique Mondial. « La guerre, les risques de conflit, les tensions géo-économiques, le changement climatique : autant de facteurs qui préoccupent nos entrepreneurs. »

Deman souligne que la gestion des risques et la bonne gouvernance sont au cœur du code UNIZO pour les petites entreprises. « Il ne s’agit pas seulement de surveiller les facteurs externes, mais aussi de bien gérer les éléments internes comme les finances, les performances commerciales et les ressources humaines. Beaucoup de PME peinent dans ce domaine, c’est pourquoi nous mettons l’accent sur la sensibilisation et l’élaboration de plans concrets de gestion des risques. »

Frank Socquet, directeur du service d’études chez UNIZO, attire l’attention sur un problème croissant : les retards de paiement. « Les grandes entreprises traitent parfois les PME comme leur banque, malgré le délai légal de paiement de 60 jours. » Selon les deux experts, la crise sanitaire a également mis en évidence l’importance de l’autonomie stratégique. « Des initiatives ont été prises au niveau politique, comme le Chips Act européen, mais pour les entrepreneurs, il reste difficile de relocaliser leurs chaînes d’approvisionnement. Il y a encore beaucoup à faire pour renforcer les circuits courts. »

Une nouvelle législation, comme la théorie de l’imprévision, vise à aider les entreprises à faire face à des hausses de prix extrêmes. Mais Socquet reconnaît que les PME ont souvent du mal à s’affirmer face aux grands acteurs. Deman conclut : « Dans de nombreuses PME, il n’y a pas de gestionnaire de risques attitré – cette responsabilité repose généralement sur le dirigeant lui-même. UNIZO essaie de les soutenir à travers le partage de connaissances et l’orientation vers des experts. Ce n’est pas un luxe, mais une vraie nécessité. »

 

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